Résidence Institut Français de Roumanie

Textes accompagnant la résidence de Lucie Douriaud et Sinae Lee avec l'Institut Français de Roumanie, 2025.

Lucie Douriaud

Résidence à Cluj-Napoca du 29.09 au 29.10.2025
En partenariat avec Centrul Cultural Clujean et avec le support de la Faculté de Géologie UBB Cluj.

Avec sa résidence au Centrul Cultural Clujean à Cluj-Napoca, Lucie Douriaud poursuit son exploration des entrailles de la terre par un séjour au plus près de la matérialité de l’extractivisme. Dans la continuité de S(oil), réplique des champs pétrolifères au Texas, de the Next Oil #1 et #2, nourris par ses recherches sur les terres rares, l’artiste pressentait que la Roumanie, autant pour ses paysages, que pour l’histoire ancienne de leur exploitation, lui offrirait un terrain de recherche fécond. Fidèle à sa méthodologie d’aller-retour entre les échelles, elle a navigué entre le micro et le macro, du laboratoire à la mine.
Une première partie de ses recherches s’est déroulée à l’Université Babeș-Bolyai grâce à l’accueil de Călin Gabriel Tămaș, géologue, spécialiste des minerais métalliques. Des fragments de pierres polies – argent, covellite, bornite – ont été observés au microscope et photographiés. Là où le regard scientifique porté sur ces spécimens se focalise sur les propriétés chimiques, la pureté de leurs compositions et de leurs structures, l’œil de l’artiste s’arrête lui sur leurs imperfections : tâches d’oxydation, traces de doigt, reliquats de résine de manipulation, gouttelettes. Ces intenses variations de textures, matières et formes ont été immortalisées par des prises de vue microscopiques, et par des photographies à l’IPhone dans le binoculaire. Entre la documentation et la prise de vue artistique, Lucie Douriaud entrevoit dans ces clichés, la potentialité plastique de leur impression, à partir d’encres et de supports métalliques.
Ces images sont complétées par un autre ensemble, réalisé à partir des collections du musée départemental de minéralogie de Baia Mare. Les pierres présentées sont remarquables pour leur valeur géologique, mais aussi pour leur valeur financière. Outre les photographies, la visite au musée a aussi permis à l’artiste de prolonger son étude de la cristallographie en piochant différents schémas dans le contenu pédagogique, comme autant de compositions en devenir de sculpture.
Après cet ultra-zoom sur la matière minérale, elle a pu remonter la piste de leur origine grâce à des excursions. Une première dans une mine à ciel ouvert de Roșia Poieni. La montagne est grignotée sans répit pour produire du cuivre, transformé en poudre et envoyé en Chine. L’artiste a pu parcourir ce site métallurgique depuis le paysage en escalier creusé dans la roche, jusqu’au fond de la mine où stagne de l’eau bleue oxydée, en passant par la salle remplie de bassins de transformation dans lesquels le minerais est porté à ébullition pour en séparer le métal. Cet itinéraire au cœur du cycle de vie de la matière et ses métamorphoses apporte non seulement des réponses aux énigmes que son travail soulève en décortiquant des produits transformés, mais constitue aussi une expérience forte en émotions par la densité visuelle des textures, des couleurs, des reliefs. Loin d’une fascination morbide pour l’extractivisme, les observations de l’artiste sont, au contraire, traversées par une conscience aiguë, vécue ici physiquement, de la dévastation des milieux naturels. À quelques kilomètres de la mine, le lac de Geamăna reçoit les eaux usées prétendument dépolluées par une surcharge de Ph pour en réguler l’acidité. Lucie Douriaud a pu constater l’amalgame contre-nature entre ces eaux bleues cristallines et celles du lac, d’un noir intense à force d’être sursaturées d’acides. Malgré les couleurs automnales chatoyantes de la forêt alentour, le site est inquiétant, environnementalement sinistre.
Pour la suite des excursions, l’artiste s’est rendue dans deux grottes Peștera Urșilor et Peștera cu Cristale de la mine Farcu, ainsi qu’à l’ancienne mine de sel Salina Turda. Ici, la nature est exploitée, non pas pour les besoins de l’industrie, mais pour le tourisme ou les loisirs. Dans la première, de chambre en chambre, suivant les méandres des cavités, elle plonge dans des effets de texture et de reliefs, sculptés par l’eau et l’érosion. Dans la seconde et dans l’ancienne mine de sel, elle est saisie par les tons rouges ou translucides, et les marbrures des blocs, taillés à la main. Des photographies viennent fixer les stratifications et les contrastes perçus lors de ces expéditions souterraines.
Chaque soir, l’artiste retranscrit aux crayons métalliques sur papier noir, tous ces stimuli visuels, en des petits formats A6. Elle les mélange aux nombreux motifs et détails, géométriques et baroques, de l’architecture Clujoise qu’elle guette et relève dans ses déplacements quotidiens, amorçant ainsi une série de dessins, prémices de tissages à venir.

Sinae Lee

Résidence à Iași et Țibănești du 19.09 au 9.10.2025
En partenariat avec Borderline Art Space et l’Association Maria.

L’étincelle de départ de la résidence de Sinae Lee est une de ses photos de famille. Elle, enfant qui brandit devant l’objectif le signe V, pose à côté de sa mère, impassible. Deux générations, deux attitudes, qui bien des années plus tard, sont confrontées à leurs différences, traduites par des décalages de compréhension, des émois love & hate. L’artiste, installée en France, depuis plus de dix ans, fait de la distance – physique et affective – avec son pays natal et sa famille, la trame de ses actions, vidéos, installations.
En Roumanie, elle ouvre un chapitre porté par une volonté d’apaisement, d’atténuation du clash générationnel, en neutralisant le signe V. Geste du commun, il symbolise tantôt une victoire guerrière, tantôt le signe de ralliement des hippies, la mignonnerie kawaii, ou encore l’une des parades du chi fou mi. L’artiste empile toutes ces significations dans un objet totémique : une épée à deux poignées, surmontée d’une main, les doigts en l’air en forme de V. C’est l’épée du match nul, du compromis. Le but, pour qui partage cette épée, n’est pas de vaincre mais de s’entendre.
La résidence à Iaşi venait ponctuer ce récit, entre vécu individuel et histoire universelle, d’une phase de production grâce à la tradition d’artisanat du métal et du fer. Sinae Lee passe alors trois semaines dans un atelier de ferronnerie, dit « Batem fierul la conac », aux côtés de compagnons du devoir. Elle s’immerge dans la vie de l’atelier, de la routine de travail, à la camaraderie, en passant par l’apprentissage des techniques rudimentaires. C’est une expérience physique et sensorielle à plusieurs titres : d’une part, l’atmosphère sonore est saturée de bruits, secs et répétitifs des coups de marteaux, d’autres ronronnant comme celui du ventilateur qui permet de contrôler la température des fours ; d’autre part, elle se confronte à l’exigence des gestes du métier, à la force nécessaire pour chauffer, marteler le métal. Elle enregistre par la vidéo ou par la photographie, les micro-évènements qui se tissent en pointillé de l’image d’ensemble telle qu’on se l’imagine, des corps au travail, du duo homme-technique. Elle piste les bruits de fond, les mini-poussières de carbone qui brillent dans le soleil du matin.
C’est une attention portée sur le discret et le sous-jacent, une méthodologie qu’elle applique à sa propre expérience de résidence. Avec l’aide technique des compagnons d’atelier, elle produit une première version de son épée, qui au-delà du résultat formel en lien avec son idée initiale, encapsule les strates relationnelles et empiriques qui se sont sédimentées au fil de la résidence. Bien qu’y ayant apporté ses envies de production plastique, Sinae Lee s’est laissée traversée par le contexte et les éléments en présence.
Elle a été intriguée par exemple par l’observation de nombreuses maisons inachevées dans les environs de l’atelier. Le « on dit » explique qu’elles sont le fruit d’allers-retours successifs de saisonniers entre l’Italie ou l’Allemagne et la Roumanie. Les maisons avancent, ou sont mises en pause, en fonction des venues des travailleurs, habitées par le rêve de pouvoir enfin s’y installer un jour, ou abandonnées si ces travailleurs ne reviennent finalement pas. L’artiste a vu dans cette architecturale en suspens, une résonance de sa propre histoire de migration et de déterritorialisation, entre la France et la Corée.
Son rapport aux compagnons du devoir est aussi matière à réflexion et prolonge le soin qu’elle cultive dans la relation aux interlocuteur·rices qui croisent sa vie de tous les jours. Là où elle s’exerce habituellement à parler de son travail, de son positionnement d’artiste dans la société, dans la sphère intime de la famille, le compagnonnage devenait une autre manière de mettre à l’épreuve la transmission et d’« ajuster la température » pour partager son quotidien avec les autres.
S’ajoutent également ses ressentis de l’arrivée et du départ, comme un revival condensé de son parcours de vie. Excitation et désorientation d’une arrivée dans un territoire inconnu ; nostalgie et désarroi de quitter ce lieu désormais familier. Elle met en films ces va-et-vient, dans la continuité de l’œuvre J’ai besoin de la chance : sa caméra posée à la vitre de la voiture qui l’emmène à l’aéroport enregistre son trajet, l’éloignement progressif et les changements du paysage. Elle a réitéré pour une quatrième fois, à son retour de Roumanie, son action performative filmée, Past and Future, où elle fait du stop avec comme destination le passé ou le futur.
L’épée qui l’a conduite en Roumanie, lui a permis d’ouvrir un autre chemin, celui du rapprochement entre différentes géographies, entre ce qui a été vécu et ce qui reste à venir. Invitée par la Borderline Gallery pour une exposition personnelle en avril prochain, elle construit son exposition autour de la notion du « Kiss & Ride » – équivalent du dépose-minute français – pour retracer ces expériences croisées.