Textes - Portrait - 13/11/2025
Commande dans le cadre du programme Rendez-vous demain, organisé par le Grand Café, centre d'art contemporain de Saint-Nazaire, 2025.
Pour qui découvre le travail de Céleste Richard-Zimmermann, la première impression n’est certainement pas la bonne. Le marbre n’est pas du marbre, tout autant que le basalte n’est pas du basalte. L’artiste maîtrise l’art de l’imitation et du camouflage grâce à une matérialité trafiquée. Elle use de matériaux industriels – polystyrène blanc ou graphité, mousse expansive – pour camper des canons de l’histoire de l’art, tels que des colonnes ou des bas-reliefs. Récemment, en résidence à l’Hôtel de Craon à La Rochelle, elle s’est saisie du médium pictural pour réaliser des trompe-l’œil. En reprenant les aspérités, motifs et papiers peints originels des murs de cet ancien hôtel de police, sa série Leurre est composée de chiens en bas-reliefs peints, probablement d’anciens cerbères oubliés. Ses peintures sur métal ont toujours un effet lenticulaire, où les figures apparaissent ou disparaissent selon les points de vue. À la manière d’un Liu Bolin, elle abuse de nos perceptions et de nos certitudes pour donner une place aux exclu·es, celleux que l’on ne voit pas ou que l’on ne veut pas voir.
Matériaux d’isolation et surfaces brutes sont détournés pour devenir les supports d’une ornementation riche et détaillée. Derrière des ensembles monochromes, une galerie fourmillante de personnages curieux habite sculptures et peintures. Dans les reliefs se détache une iconographie boschienne composée de figures animales et humaines, aux contours fantasmagoriques et burlesques. D’un côté, des animaux méprisés : rats, cochons, ours, ânes. Dans la fable de La Fontaine Les Animaux malades de la peste, seul le plus faible, l’âne, est durement puni. Michel Pastoureau rappelle, dans son ouvrage Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, que le cochon est, dans l’imaginaire collectif, perçu comme sale et impur, alors même qu’il est « un miroir où se réfléchissent toutes les ambivalences et contradictions de la condition humaine ». Ce bestiaire permet à Céleste Richard-Zimmermann de mettre en scène nos rejets et répulsions, et d’opposer à ces victimes expiatoires des figures humaines inquiétantes. Elles sont parfois nues et morcellées, parfois, au contraire, casquées. Entre Stormtroopers de Star Warset CRS français, il est évident d’y voir les figures d’autorité, dont la violence est systématique.
Inévitablement, se dessine alors un rapport de domination entre cette ménagerie abhorrée et ces forces de l’ordre. On pourrait s’arrêter là, s’arrêter à cette conviction inébranlable que l’espèce humaine est la plus puissante du règne animal. Pourtant, l’intention de l’artiste est bien plus complexe, puisque ces petites et grosses bêtes nous renvoient soit à notre propre asservissement, soit à notre propre marginalité. D’une part, en effet, dans son installation Make Corn Blue Again, où le public est invité à picorer du pop-corn dans une salle de cinéma, on pourrait déceler la suggestion d’un gavage à la pop-culture, un bourrage de crâne au soft power américain, nous rendant apathiques et standardisés comme des poules élevées en batterie. D’autre part, lors de sa résidence à Budapest, elle s’est intéressée à une loi déroutante de 2011 qui impose de recenser les chiens dans les communes hongroises. Un enregistrement payant, minoré pour les races hongroises. Cela ressemble curieusement à une forme de préférence nationale, ici inoffensivement appliquée à des chiens, mais particulièrement grinçante dans un régime d’extrême droite. Le contraste humain/animal semble toujours s’organiser selon des impératifs hygiéniques et un idéal de pureté. Les animaux, particulièrement le rat, comme le signale son corpus d’œuvres From Dogs to Gods, sont synonymes de maladie, menace pour l’homme justifiant leur extermination. Sous la montée en puissance de la rhétorique nationaliste, cette peur de l’autre a muté dans une forme encore plus radicale : celle de l’étranger. La récurrence du chien dans l’œuvre de Céleste Richard-Zimmermann résonne avec le film Isle of Dogsde Wes Anderson, satire sociale qui dénonce la xénophobie en stop-motion.
Pile : l’autre, le mal. Face : nous, le bien. L’artiste s’amuse de cette dichotomie en couleur. Certaines installations sont blanches, comme c’est le cas pour l’exposition Cave Canem. Colonnes et bas-reliefs sont d’un blanc immaculé, renforçant leur symbolique architecturale, émanation du pouvoir et de l’ordre. Les colonnes, allégorie phallique par excellence, ornent souvent les bâtiments importants. Elles évoquent aussi bien la pérennité de l’État, la justice, la loi, une domination figée et solide, mais ici surtout une réalité morte et pétrifiée. Dans certaines œuvres, ces métaphores du pouvoir sont décapitées, comme à l’Hôtel de Craon, ou enflammées, comme dans les peintures des Quatre Saisons. La force qu’elles illustrent s’en retrouve alors tout ébranlée.
À contrario de ce paysage blanc mais moribond, l’artiste a investi Zoo, centre d’art contemporain, d’un panorama noir, fait de cendre, de mousse polyuréthane, d’une barricade de pneus mou. Dans Ashes to Stitches, décor de terrain vague désolé, malgré cette noirceur, la vie organique semble battre son plein. Ce sont d’abord, des murmures, puis des chuintements, des pétillements, des craquements, qui s’échappent des pneus et palpitent dans l’espace. Le bruit de la mousse expansive qui se répand dans son contenant et en pousse les parois a été enregistré par l’artiste, puis travaillé en matière sonore avec la collaboration de la commissaire d’exposition Mya Finbow. Dans un parterre de fleurs et de plantes, Tout coule, (Panta Rhei), on retrouve des bouts de corps : ici une oreille, là un œil. Proche des jardins de Tetsumi Kudo, la pulsion de la métamorphose grouille, et doit sans doute proliférer pendant la nuit, lors des heures de fermeture. Pour reprendre le titre de l’exposition collective de l’Hôtel de Craon, la ruine est, chez Céleste Richard-Zimmermann, plus que féconde. Quelques années auparavant, pour son installation Aguardente, l’artiste s’était inspirée des plantes pionnières – Embauba, Ipomoea et Açaï – qui poussent après la dévastation d’un biotope pour les besoins de la culture de la canne à sucre. Reprenant le dessin végétal des herbiers, elle avait sculpté ces plantes dans des bas-reliefs en sucre non raffiné. Renaissance ou purification, puisque la traduction littérale de Aguardente signifie « Eau qui brûle ». L’alcool ronge les bas-reliefs en sucre, produisant une macération que le public est invité à goûter. Ainsi, aussi carbonisées ou vermoulues que ses œuvres puissent paraître, elles n’en sont pas moins traversées par un souffle de vie, un élan souterrain mais vivace de résistance.
Son inversion des valeurs, entre le bien et le mal et leurs agents et apparences respectifs, n’est pas sans rappeler l’intrigue du livre Chien 51 de Laurent Gaudé. Le personnage principal, un policier déchu devenu un « chien », est chargé d’une enquête qui le mène des bas-fonds de la zone 3 – misérable, polluée et fétide – au siège social aseptisé du consortium GoldTex, où s’ourdissent pourtant les plus vils crimes et trafics. Rapporté aux œuvres de Céleste Richard-Zimmermann, le message est cristallin : la violence de l’État, aussi légitime soit-elle, est avant tout une violence, qui tente de contrôler la masse.
L’artiste continue d’ébranler notre vision manichéenne de la société en s’attachant à représenter cette masse, dans toutes ses ambivalences. En parodiant un style pictural classique, celui des Quatre Saisons, elle réalise une série de peintures sur métal qui ne pourraient mieux illustrer la difficulté de séparer le bon grain de l’ivraie. En effet, des fleurs de saison se mélangent à des personnages agités et chimériques. Bien que périssables, les fleurs sont ici fortes et opulentes, alors que tout n’est que frénésie autour d’elles. En contemplant ses peintures, deux bandes-son se télescopent dans ma tête : Les Fleursde Clara Luciani et Manifeste d’Orelsan. La simplicité des unes et la dégénérescence des autres, ordre et chaos d’un même équilibre.
D’autres colonnes soutiennent le propos de Céleste Richard-Zimmermann, moins architecturales que métaphoriques. Quand elles symbolisent une forme de morale, une hiérarchie sociale structurante, l’artiste les met pareillement à mal, dans un effondrement des rôles sociaux façon carnaval. Les mouvements de foule deviennent des débordements dans des scènes sans dessus dessous. L’énergie non canalisée de la masse s’agrège à une force d’énergie vitale. Une libido qui pointe dans des langues tirées, des mains flottantes. Sa dernière installation pour l’Hôtel de Craon s’intitule congrûment Brisée et baisers. En hommage à la Commune, dressée dans cet ancien commissariat, la colonne brisée est le récit croisé d’un embrasement et d’un embrassement portés aux nues par un socle-foule. Il faut, pour suivre le fil des narrations sculptées de l’artiste, faire le tour des colonnes, jusqu’à s’en étourdir. Alors, les détails et figures se mettent en mouvement, se brouillent. Dans ses frises transhistoriques, l’artiste désoriente les récits officiels pour donner d’autres déroulements à ces épisodes de révoltes populaires. Souvent, pour aborder des sujets complexes qui vont de la violence d’État, à la standardisation généralisée de nos modes vies, jusqu’aux influx contestataires, elle a recours à une forme d’humour par le grotesque. Ses figures et ornements sont volontiers comiques, cocasses, presque bouffons parfois, et toujours satiriques. Le décalage nous permet de naviguer, sans drame, guidé par la sagacité de son propos, dans l’épaisseur politique brutale des thématiques soulevées.
Dans tout ce blanc, où s’affrontent ordre public et insurrections, il manque le rouge : le rouge du sang qui coule quand les velléités populaires finissent irrémédiablement par être réprimées. Malgré cette puissance de la meute-émeute, Céleste Richard-Zimmermann pose un constat lucide sur les soulèvements matés, étouffés ou érodés. Dans E.C.Iou Engin de Conflit Improvisé, elle dispose les outils d’une révolte en chocolat, qui n’aurait pas abouti, peut-être par découragement ou par flemme. Autre nuance : si les révoltes se concrétisent parfois, elles ne sont pas exemptes de trahison ou de corruption. Orwell, dans La Ferme des animaux, met en scène des animaux dont la révolution contre leurs maîtres humains finit par engendrer une nouvelle tyrannie.
Outre le rouge sanguinaire, il faut aussi imaginer celui du brasier traverser toute l’œuvre de Céleste Richard-Zimmermann. Dans les sculptures comme dans les peintures, il est forcément question, à un moment, de tout brûler, de tout rôtir : des Kebabselitzaux marmites frémissantes ponctuant les Quatre Saisons. La brûlure peut aussi bien avoir été hypothétiquement infligée par le feu – dans le paysage faussement carbonisé de Ashes to Stitches– que par l’acide. La figure du semeur d’acide apparaît dans les peintures Bleuet, Eucalyptus et Fraxinelle, ou encore celle de personnages casqués, munis de vaporisateurs, qui effacent partiellement certaines figures de sa réinterprétation du Massacre des Innocents. Dans le roman dystopique Tabor de Phoebe Hadjimarkos Clarke, Mona et Pauli voient régulièrement débouler, dans leur lieu de refuge précaire, des fonctionnaires masqués et angoissants qui répandent des produits chimiques. On imagine sans mal que les silhouettes peintes de Céleste Richard-Zimmermann soient les cousines de celles décrites par Phoebe Hadjimarkos Clarke.
De la maîtrise du feu à la chasse aux rats, en passant par la chasse à l’ours, pour finir à l’élevage industriel, Céleste Richard-Zimmermann dresse les grands jalons d’un mythe fondateur de nos sociétés : le récit historique de la domination de l’homme-chasseur. Comme l’a analysé Alice Zeniter dans sa conférence-livre Je suis une fille sans histoire, les modèles narratifs de l’imaginaire collectif font la part belle à la conquête et à son héros. Pourtant, ce que l’artiste plasticienne semble suggérer, c’est que cette maîtrise du feu est montée à la tête d’Homo sapiens, jusqu’à faire de lui un pyromane – contredisant alors une autre version mythifiée de lui-même : le bâtisseur. Il laisse derrière lui un monde apocalyptique et brûlé, comme celui écrit par l’autrice Ariadna Castellarnau, mais d’où peut jaillir un renouveau et d’où peuvent enfin surgir d’autres voix.







