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Farah Khelil

Textes - Portrait

Farah Khelil

L’impossible syndrome de Stendhal

Farah Khelil est une artiste. Farah Khelil est une chercheuse. Farah Khelil n’est pas une archiviste. Farah Khelil est une femme. Farah Khelil a été peintre, mais s’est émancipée de la peinture. Farah Khelil est une traductrice de l’émotion. Farah Khelil est tunisienne. Farah Khelil n’est pas une historienne. Farah Khelil est un peu punk. Farah Khelil n’est pas au service de la mémoire. Farah Khelil est une philosophe qui formule des idées et les exprime avec des formes artistiques plutôt qu’avec des mots. Farah Khelil est ontologue, et les choses sont des choses pour elles-mêmes.

L’oeuvre de Farah Khelil est une matérialisation protéiforme des intuitions de l’artiste. Les médiums utilisés, photographie, installation, dessin, composition sonore, écriture, sont aussi variés que les sources dont l’artiste se sert : archives historiques ou personnelles, objets chinés, objets trouvés, photographies documentaires. Cette grande diversité qui fusionne sous ses mains lui permet de jouer avec plusieurs niveaux de lecture et de perception. Chaque oeuvre est un univers en soi, où par le truchement du geste artistique se rencontrent micro et macro histoires.

Dans l’histoire personnelle de Farah Khelil, tout commence à son arrivée à Paris. Auparavant, elle a étudié les Beaux-Arts à Tunis, elle y a appris à maîtriser les techniques artistiques traditionnelles qui à l’époque étaient la norme en Tunisie. Sa pratique artistique est alors centrée autour de la peinture, une peinture hyperréaliste. Sa connaissance artistique est imprégnée de l’étude de l’Histoire de l’Art occidental.

À Paris, elle arrive dans les musées, et face aux œuvres elle se rend compte qu’elle les connaît déjà, qu’elle s’est déjà émue, qu’elle a déjà vibré à la lecture des explications de ces œuvres. Certains visiteurs peuvent subir des décompensations psychologiques face à des chefs-d’oeuvres, c’est le syndrome de Stendhal, mais Farah Khelil est immunisée. Elle a beau regarder, elle est physiquement présente mais émotionnellement ailleurs. Elle est dans les livres d’Histoire de l’Art qu’elle a longuement étudiés, elle voyage de reproductions en reproductions de ces chefs d’œuvre. Ce silence laisse se dessiner en creux la question de la rencontre avec l’œuvre. À quel moment rencontre-t-on une œuvre ? Quand la voit-on pour la première fois ? La voit-on vraiment et uniquement en lui faisant face ? Cette interrogation du regard et de la perception n’est pas sans rappeler La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Denis Diderot. Devant un tableau, on peut ne pas le comprendre, ne pas être touché par lui, quand bien même on l’a déjà étudié. Même un aveugle qui trouverait la vue aura besoin de temps pour faire la synthèse entre ce qu’il a pu vivre avant et ce que son œil découvre alors.


Mais revenons à Farah. Nous sommes en 2007 et cette année marque la mort de la peinture dans la pratique de Farah Khelil. Cette mort est féconde, puisque c’est en réalité une naissance, l’acte fondateur de tout ce qu’elle crée depuis, un éveil qui va lui permettre de définir sa posture intellectuelle et artistique. Farah Khelil prend conscience de la prégnance de la culture médiatique de l’art occidental en Tunisie. Médiatique dans le sens où l’art occidental est examiné sous toutes ses formes, et qu’elle y a accès par des analyses visuelles ou textuelles. Entre elle et les œuvres, il y a toujours un autre médium. Cette distance imposée amène Farah à réfléchir sur la notion d’effet, d’impact que les œuvres ont sur nous. L’œuvre de Farah est tout entière tournée vers la question de la réception, et des différentes postures qui la rendent possible : un point de vue ou encore un point d’écoute. Un peu à la manière de Joseph Kosuth qui rassemble la chaise, son image et sa définition, la pratique de Farah Khelil intègre dans l’œuvre ses propres médias. La teneur de l’œuvre de Farah Khelil est celle d’une exploration constante du dispositif d’exposition, de transmission et de traduction. Le contenu est au service du contenant, c’est un prétexte pour l’artiste, pour lui permettre de faire vivre dans ses œuvres son désir de partage, d’échange.

Ici intervient la question de l’identité tunisienne, et c’est dans une logique de décolonisation qu’elle interroge son héritage, notamment artistique et culturel très largement marqué par la domination occidentale. Cette dualité, Farah Khelil sait aussi la mettre au service de son propos créatif. C’est le cas, avec la série Point de vue, Point d’écoute (Clichés II), initiée en 2012, dans laquelle Farah Khelil utilise des souvenirs du tourisme en Tunisie. Chinées en France, elle utilise des cartes postales qui ne sont pas des archives, mais un matériau plastique pour l’artiste. Elle y découpe des formes qui figurent sur la face image de la carte postale. Toujours présentées côté texte, en jouant sur ce qui est visible et ce qui est lisible, les cartes postales donnent à voir des vides initialement figuratifs, mais qui deviennent abstraits une fois la carte retournée.

Cette technique du manque, du creux se retrouve dans d’autres pièces de Farah. Ainsi, la série Effet de surface, 2018, est un ensemble de diapositives pédagogiques d’Histoire de l’Art percées au laser. Les formes dessinées au laser sont des figures prises dans une encyclopédie. La série Fouilles, 2019, regroupe des diapositives des sites archéologiques de la Tunisie Romaine percées au laser, présentant des textes correspondances de visiteurs de la Tunisie prises dans les cartes postales. Ces séries font intervenir elles aussi le rapport entre culture occidentale et culture tunisienne.

Dans la seule série de peinture de l’artiste, Point de vue, point d'écoute (clichés 1), 2012, des petites toiles de paysages tunisiens destinées à être vendues aux touristes sont recouvertes par l’artiste d’une peinture blanche. Elle laisse tout de même le paysage original poindre par endroit à travers des petites pastilles. On retrouve ici cette dimension de voir à travers, de trou qui ouvre notre champ de vision. Exposées toutes ensemble, elles forment une constellation du visible et de l’invisible.

Pour l’exposition à la Fondation Fiminco, Farah Khelil a choisi de créer des nouvelles pièces des séries Notes de chevet et Point de vue, Point d’écoute (Nuit Blanche), dans une installation adaptée au propos de l’exposition, et qui poursuit la recherche artistique de l’artiste. La série Notes de chevet a commencé en 2017, à l’occasion d’une résidence à Gafsa en Tunisie. Cette région du Sud de la Tunisie est une rencontre entre son histoire familiale personnelle et un paysage naturel atypique. D’un côté, elle parcourt la région avec un appareil photo pour immortaliser l’horizon et ses détails végétaux. De l’autre, elle rend visite à une tante de son père qui lui raconte l’histoire de sa famille, photographies à l’appui. Son œil est attiré par les petites tables de nuit, dont le plateau supérieur est vitré et fait office de cadre horizontal pour des photographies familiales. Farah Khelil décide de reprendre ce dispositif de monstration privé et domestique et d’en faire le support d’une hybridation photographique. En effet, Farah Khelil mêle archives et photographies personnelles, et surtout les aplanies. Elle brouille nos sens, celui de la profondeur et de la perspective, puisque des images différentes sont unifiées par un geste de composition. Cependant, elle traite ces archives non pas dans une optique de mémoire, mais plutôt comme une cartographie réflexive des expériences vécues. La table est un tout, aussi bien entre la pratique artistique dont il sert de support, que pour son histoire antérieure d’objet domestique. Dans cette dynamique, Farah abolit toute forme de hiérarchisation entre les sources, entre les médiums, entre l’image et le texte.

Pour l’exposition à la Fondation Fiminco, Farah Khelil va reprendre ce format des tables de chevet, en développant cette fois un travail de sérigraphie de textes sur des napperons. L’exposition Freedom of Sleep, pensée comme une exploration de l’insomnie, de la désynchronisation des corps et de la société, donne à Farah Khelil l’occasion d’explorer un nouveau sens de la série Notes de chevet. L’objet en lui-même, s’il sert de support pour une réalisation artistique, n’en reste pas moins un objet du quotidien, témoin de nos nuits et de nos insomnies. L’artiste utilise l’objet dans sa totalité, de sa condition matérielle à sa portée émotionnelle. Les textes sérigraphiés sont des extraits des forums internet où les gens partagent leur témoignage sur l’insomnie. Farah Khelil revisite le média texte, comme autant d’histoires personnelles pour en faire une œuvre avec une portée universelle, qui amusera, résonnera, interrogera les visiteurs.

En définitive l’œuvre de Farah Khelil est née d’une émancipation mentale, visuelle et artistique. Émancipation rime avec liberté, et c’est véritablement la liberté qui guide Farah à casser les codes, détourner les objets et les idées et s’affranchir des règles.

Images :

Point de vue, point d’écoute (Clichés II), 2013-2019
Effet de surface, 2018
Fouilles, 2019
Point de vue, point d’écoute (Clichés I), 2013
Notes de chevet #1, 2017