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Marinella Senatore

Textes - Portrait

Portrait de Marinella Senatore

Portrait écrit à l'occasion de Though It's Dark, Still I Sing, 34 ème Biennale de São Paulo, 2021

Marinella Senatore est une artiste et activiste italienne, née en 1997. Elle est diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Naples, (1994-1997), du Conservatory of Music (1997) and the National School of Cinema in Rome (1999-2001). Ce parcours académique très riche a un impact direct sur sa pratique artistique qui est par conséquent protéiforme, utilisant le dessin, la musique, la vidéo, la danse. Ces différents médiums sont utilisés harmonieusement et de façon complémentaire, car Marinella Senatore a une vision totale de l’art. En effet, l’art n’est pas seulement un ensemble de pratiques créatives et plastiques mais bien un mode de vie dans lequel elle s’engage pleinement et avec une grande vitalité.

Activisme et art sont donc étroitement liés, et le but des ses créations est à la fois artistique, mais aussi éminemment social et politique. Marinella Senatore s’engage pour des communautés qui sont en marge de nos sociétés actuelles, comme par exemple pour les personnes illettrées des pays occidentaux. Elle agence des moments de communion sociale afin de permettre aux personnes impliquées de retrouver un lien social soutenu, de s’épanouir dans de nouvelles configurations sociales inédites. Marinella Senatore permet à des nouveaux moments artistiques d’éclore par et pour la mise en relation d’individualités. Ainsi, depuis les années 2006, Marinella estime avoir travaillé avec six millions de personnes à travers le monde, dans des relations proches et fondées sur le respect mutuel, l’affection, et la participation.

Le terme de participation est important pour l’artiste, et doit bien être distinct d’une collaboration. Elle refuse d’être une artiste qui exploite des participants volontaires. Elle ne les considère pas comme de simple acteurs mais véritablement comme des co-créateurs. Cette distinction terminologique est à mettre en en lien avec le texte The Collaborative Turn de Maria Lind, et il y a une proximité entre l’approche participative de Marinella Senatore et les réflexions sur l’art participatif de la curatrice. En effet, Maria Lind distingue quatre formes de pratiques impliquant des spectateurs : la collaboration, la coopération, la participation, et le collectif. Le travail de Marinella Senatore est à situer dans cette catégorisation, et c’est la collaboration qui le qualifie le mieux. Cette collaboration passe par exemple par une immersion de l’artiste dans la communauté avec laquelle elle travaille sur une projet spécifique. Elle aboli la frontière entre le créateur et le récepteur, et brise cette séparation souvent néfaste pour la récepetion de l’art contemporain en se positionnant en tant qu’activatrice. Sa démarche est donc une aventure artistique certes, mais c’est bien sûr une aventure humaine.

Il est intéressant de se demander pourquoi l’artiste a pris de tels engagements artistiques et sociaux. Elle-même affirme concevoir sa démarche artistique comme une réponse à un besoin vital de recréation de rencontres sociales. Elle croise ses observations de terrain avec la théorie d’une société liquide de Zygmunt Bauman, pour en déduire un manque d’appartenance, un grand sentiment de solitude. Ainsi, sa pratique activiste et artistique cherche à aller contre cette tendance à la l’individualisation, en stimulant les ressources collectives des individus et en créant des liens forts entre les individus autour d’un projet artistique commun.

Son projet au long court School of Narrative Dance, crée en 2003, est un moment culminant de l’inclusivité de sa pratique. À ce jour, ce sont essentiellement des institutions culturelles qui invitent l’artiste à ouvrir une nouveau chapitre dans un lieu donné, et une vingtaine de pays ont déjà participé. C’est une école d’un nouveau genre, gratuite et nomade, que l’artiste pense comme un endroit propice au développement d’un système d’éducation horizontal. L’artiste se réfère dans cette compréhension de l’éducation et de l’apprentissage au texte de Jacques Rancières, The Ignorant Schoolmaster. Ce texte met en oppposition deux systèmes d’éducation, un vertical qui descend du maitre à l’élève, et une autre plus collaboratif où la distinction entre le sachant et l’élève n’existe plus. School of Narrative Dance propose donc des cours le matin, qui peuvent de nature très variées et qui sont dispensés par toutes les personnes volontaires et participantes. Par exemple, les cours de l'artiste sont centrés sur la pratique de prise de vue cinématographique. C’est donc un échange de savoirs-faire, des compétences qui rendent légitimes la place de chacun et accroîssent leur confiance en eux et leur permet de retrouver une dignité. C’est une école où chacun trouve sa place, pour raconter son histoire.

Dans cette diversité des expériences et des narrations, la danse assume le rôle de langage commun. L’importance de la danse dans le travail de Marinella Senatore, peut-être lu à l’aune de du symbolique interactionniste de l’École de Chicago. La danse permet de faire corps avec les autres. Dans cette perspective de pensée, ce n’est pas la société qui préexiste aux individus, mais bien les interactions des individus entre eux qui créent la société. La danse dans le travail de l'artiste permet d’échapper à une logique de rationalité, et développe au contraire une logique de la sensation, qui se veut plus inclusive et qui crée un nouvel espace social et politique.

Dans ce projet l’apprentissage et le caractère didactique est fondamental, mais il y a aussi un moment crucial qui est celui l’aboutissement de chaque chapitre. Chaque chapitre de la School of Narrative Dance se conclut par une moment festif, de parade, de performances dans la rue. Ce moment incarne la dimension hautement politique du travail de Marinella Senatore, puisqu’elle reprend des traditions de protestation politiques pour les mélanger avec de la danse, du théâtre, de la musique. Ces moments de rassemblement festifs sont marqués par une forte cacophonie visuelle et auditive. Le travail de Marinella Senatore illustre très bien le concept de Michel Foucault d’hétérotopies”, tel que la fête est un moment où des personnes différentes se rassemblent dans un nouvel espace social qui libéré de sa normalisation et de sa hiérarchisation devient un espace de cohésion et d’échange. Ainsi Marinella Senarote, comme d’autres artistes tels que Pierre Huygues, ou encore Franis Alÿs utilise la liesse populaire et la célébration pour arrêter le temps et réactiver l’espace sociaux, comme l’a pensé le philosophe russe Mikhail Bakhtin. Pour lui, participer à une célébration crée un nouvel état d’esprit, partagé à tous les participants, tous sont affectés et déplacés. Il est important de préciser que le travail de Marinella Senatore, n’est pas un simple spectacle à observer, mais bien fête de rue où tout le monde est invité à participer.

Enfin, il est y un aspect du caractère politique de la pratique de l'artiste qu’il est nécessaire d’aborder : la redéfinition d’un espace démocratique. School of Narrative Dance utilise la communauté et mobilise la foule. Or, il y a une vraie peur politique de la foule, comme peut en témoigner la Psychologie des Foules de Gustave Le Bon. Cet ouvrage s’inscrit dans une courant de pensée très ancré depuis le XIX ème siècle dans nos sociétés occidentales que le rassemblement d’individus dans une masse est objet social aveuglé, susceptible d’être manipulé. Or le peuple démocratique est toujours discredité par cette association à l’appréhension des foules. C’est potentiellement une explication à la crise de nos démocraties. Au contraire de cette peur de la foule, l'artiste mobilise des communautés, plutôt dans l’optique de mettre en pratique la pensée de Spinoza, telle que la foule est un nouveau pari démocratique, et que cette multitude d’individus permet de résister aux inégalités et survit grâce à des valeurs d’amitié et de solidarité. Ainsi, ces moments de cohésion sociale et de rassemblement que Marinella Senatore crée à travers le monde sont portées par la volonté de changer les rapports entre pouvoir et foule, et c’est avant tout une nouvelle manière d’accéder une citoyenne résolument active.